La caricature n’est-elle plus … qu’une caricature ?

Satirique, journalistique ou humoristique, l’essence de la caricature est souvent oubliée(1). Son essence consiste à rendre visible ce que masque la vision convenue tout en la tournant en dérision et exagération. Son rôle est multiple et fait partie de notre patrimoine… Sa pertinence relève de l’inventivité du caricaturiste. La liberté de création du caricaturiste serait-elle en danger en 2020 ?

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Caricature de duBus qui s’est caricaturé. ©duBus

Suite aux événements qui se sont déroulés en France notamment, la question de la liberté de création des caricaturistes a été fortement débattue. Elle reste un sujet complexe, ambivalent. Aristote, dans sa Poétique antique, évoque que la caricature est une sorte de «représentation grotesque de l’homme »(2). La fonction de la caricature était déjà d’amplifier et de grossir les traits dans l’optique de provoquer une réaction, de créer une exagération humoristique. De nos jours, la limite entre la dérision et l’irrespect reste parfois floue et mal perçue.

Quand la caricature se déguise

En 2020, une fois de plus le carnaval d’Alost, réputé pour ses chars et le monde qu’il amène chaque année fait polémique(3). Depuis ces 15 dernières années, le côté délibérément provocateur des chars se fait de plus en plus sentir. L’année derrière, ils véhiculaient des stéréotypes antisémites ce qui avait provoqué de vives réactions. Si ce n’était pas une première, c’était la fois de trop. Réaction de l’UNESCO ? Retirer ce carnaval de sa liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.  

Selon l’UNIA (Le Centre interfédéral pour l’égalité des chances), qui a réceptionné de nombreuses plaintes, c’était à la commune de trancher. L’avis n’a pas été partagé par la  Commission européenne ni par Sophie Wilmès qui ont toutes deux condamné le carnaval. Scandalisée, la première ministre de l’époque a déclaré qu’« il porte préjudice à nos valeurs ainsi qu’à la réputation du pays ».

Selon la loi, il est autorisé d’utiliser sa liberté d’expression quitte à choquer, inquiéter et offenser. Et en effet , le carnaval aura bien lieu en 2021, comme l’assure le bourgmestre flamand Christoph D’Haese (N-VA), peut-être même en été ! 

La caricature dans les limbes des réseaux sociaux ?

Dès la publication d’une nouvelle caricature, c’est la valse des réactions et des interprétations. Les caricaturistes n’y échappent pas. Ils tombent sous le feu des projecteurs. Les réseaux sociaux pourraient-ils avoir un certain contrôle sur les caricaturistes?  

Une caricature réalisée à un échelon local peut recevoir un écho mondial. Au New York Times(4), la caricature d’Antonio Moreira Antunes qui mettait en scène Donald Trump et Benyamin Netanyahou fait scandale(5), jusqu’à déclencher des licenciements en série. Cette situation pourrait-elle, un jour, se produire en Belgique ? 

Immeuble New York Times
Le New York Times a arrêté de faire des caricatures politiques depuis juillet 2019 suite à la publication d’une caricature de Donald Trump et Benyamin Netanyahou ©Photo de Life of Wu provenant de Pexels https://www.pexels.com/fr-fr/photo/ville-voitures-route-vehicules-3381028/ libre pour usage commercial. Pas d’attribution requise.

Dans un article du Soir publié le 11/06/2019(6), Pierre Kroll répond sans ambiguïté à cette menace latente de licenciement : « Non, ça ne m’étonnerait pas que cela arrive. Pas par censure mais par lassitude face aux réactions trop nombreuses qui arrivent ». Par leurs commentaires, certains rêveraient de dicter sa conduite à Pierre Kroll, et ce qu’il peut dessiner ou non.

duBus caricaturiste, m’a répondu lors de notre entretien: « Non surtout pas pour une caricature de Donald Trump au contraire, ils seraient plutôt en train d’ en demander plus que d’habitude. J’ai toujours eu des bons rapports avec mes rédacteurs en chef. S’il y a un dessin qui pose problème, on discute. » Il précise : « C’est vraiment une relation de confiance qui s’établit entre un journal, son lectorat et le caricaturiste. Mais on n’est effectivement pas à l’abri d’un revirement de situation, ça c’est comme partout ailleurs et on verra à ce moment-là ».

Ailleurs c’est mieux?

Les caricatures existent partout dans le monde. Inspirées par des régimes politiques, leurs dirigeants, Dieu ou des figures saintes. Elles peuvent toutefois porter préjudice à leurs créateurs. Naji-al-Ali, caricaturiste palestinien, a été assassiné en 1987 pour avoir exprimé son soutien à la lutte contre l’oppression israélienne. Wang Liming, caricaturiste Chinois, connu pour pratiquer la satire contre le régime mis en place, fut arrêté pour avoir repartagé un tweet, l’obligeant à mettre fin à ses activités.(7) 

Des caricatures politiques font également courir des risques à leurs auteurs dans de nombreux autres pays. Au Maroc, Khalid Gueddar, fut condamné à 4 ans de prison pour avoir osé une représentation du Roi Mohamed VI. Récemment des pays plus proches, tels que l’Autriche, le Danemark et la France ont connu scandales et médiatisation à propos de caricatures de figures saintes (8). L’autrichien, Gerhard Haderer a publié une caricature représentant Jésus en hippie et en surfeur, offensée, la Grèce l’envoie en prison pour blasphème.(9)  

La vision de l’un n’est pas celle de l’autre

Si tous les caricaturistes ne partagent pas les mêmes idéologies, il existe malgré tout certaines convergences au niveau de leurs dessins. Le témoignage de trois caricaturistes permet de faire un bref tour d’horizon et de nuancer leur perception du danger de leur profession.  

Pierre Kroll, dans plusieurs journaux (10), évoque : « La fonction d’un caricaturiste est de distraire et d’un peu éditorialiser. » Il pense que son métier est en danger et pourrait disparaître. Il éprouve de plus en plus de contraintes dans son processus créatif et craint que les journaux cessent de publier ses caricatures. Pour lui, depuis Charlie Hebdo trop de personnes s’intéressent à ce métier. A la suite de l’attentat il a reçu des mails d’intimidation mais affirme ne pas avoir peur. Selon lui, il ne faut pas mettre tous les dessinateurs dans le même panier. 

duBus se prononce : « La fonction d’un caricaturiste est d’alléger l’actualité, de faire sourire et en bonus de faire réfléchir. C’est comme mettre des blancs en neige dans la mousse au chocolat. » Il ne se sent pas en danger , il pense que le monde aura toujours besoin de ce talent. D’autant que ceux-ci font plus de vues sur un site que les articles eux-mêmes. Il s’estime déjà heureux d’avoir pu exercer ce métier pendant 20 ans. Sa seule crainte est le manque de relève dans la profession, mais il reste optimiste, il ne s’en inquiète pas outre mesure. Il n’a jamais reçu de menace de mort. Il se décrit plus comme « le mec au fond de la classe qui fait sourire ces copains en riant du prof ». Il précise bien qu’il n’engage que lui dans ses dessins.  

« La fonction d’un caricaturiste est de transmettre. » Déclare Nicolas Vadot.  Les informations circulent. Son but est de les centraliser sans le faire « exprès ». Selon lui, la caricature n’est rien d’autre qu’établir un lien entre l’enfance et l’innocence. Il vise la dérision tout en étant pertinent. Le challenge est d’arriver à être pertinent et impertinent à la fois. Vadot ne souhaite pas « choquer pour choquer », mais bien comprendre la culture des autres pour rester dans le respect. C’est pour cela que Nicolas Vadot ne se sent pas en danger.(11)  

Les limites … Que dit la Loi ?

La liberté d’expression est un droit fondamental. Ce droit est conservé peu importe les propos ou discours que l’auteur a tenu, que les propos soit choquants ou provocants. Cependant l’exercice de cette liberté comporte des devoirs et des responsabilités, et pourra donc être soumis à certaines restrictions, conditions et sanctions.(12) 

Le délit de blasphème ? En Belgique et en France l’outrage à la religion n’existe pas. Une religion est une croyance, une opinion et toute opinion est critiquable. Toutefois, la Belgique n’autorise pas l’outrage aux objets de culte ni l’incitation à la haine(13). La liberté d’expression est donc un principe mais elle n’est pas absolue car elle comporte des limites. 

La caricature a pour but de susciter la controverse. Elle est nécessaire à la société et permet d’exprimer des avis et de prendre du recul. Les avis divergent chez les caricaturistes quant au danger de leur métier et tout dépend du pays. La Belgique permet une liberté de création des caricaturistes quasi totale, même si certains sujets créent encore polémique. Cette liberté de création continuera-t-elle d’exister ou sera-t-elle détruite, voire étouffée par l’autocensure que certains caricaturistes s’imposent ? 

Pour en savoir un peu plus

Il existe une association qui vise à défendre les caricaturistes Cartooning for peace. Cartooning for peace qu’est-ce que c’est ?

Cartooning for peace c’est un  réseau engagé de dessinateurs de presse internationale qui ont le désir de lutter pour le respect des cultures et des libertés avec une touche d’humour. Les valeurs défendues par cette association sont celles des libertés fondamentales et de la démocratie. Elle vise à faire respecter l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui consacre la liberté d’expression.

L’essence de ce réseau, c’est de respecter le pluralisme des cultures et des opinions et de combattre les préjugés et le conformisme intellectuel tout en apportant un regard critique et ironique de la société. Les dessinateurs peuvent alors dialoguer et confronter leurs différentes convictions. C’est un forum et un lieu de rencontre. Il donne de la visibilité à ceux dont la liberté est menacée et qui sont empêchés d’exercer en toute liberté leur métier, il apporte un véritable soutien. Ce réseau est aussi celui de tous ceux qui refusent l’intolérance, sous toutes ses formes.

Louise Hannesse. J’ai 19 ans mais j’en parait 15… Je suis en première à l’ISFSC en communication. Je suis depuis toute petite contre les injustices, j’ai donc souvent pris part à des débat pour essayer de faire bouger les choses. J’adore l’art, la mode, les voyages. Mais j’aime aussi lire l’actualité, m’intéresser aux autres.

WEBOGRAPHIE

(1) INTER, France. La caricature dans l’histoire. en ligne le 1 novembre 2020 (consulté le 20 novembre 2020). Disponible à l’adresse:https://www.franceinter.fr/histoire/la-caricature-dans-l-histoire

(2) CARICATURE. Quels sont les différents styles de caricatures ? en ligne le 27 juin 2017.(consulté le 17 décembre 2020). Disponible à l’adresse: http://caricaturiste-s.com/differents-types-caricature/

(3) BELGA. Caricatures juives à Alost : « Un préjudice à nos valeurs et à la réputation de la Belgique ». LA LIBRE en ligne le 23 février 2020 (consulté le 27 novembre 2020). Disponible à l’adresse: https://www.lalibre.be/belgique/societe/caricatures-juives-a-alost-un-prejudice-a-nos-valeurs-et-a-la-reputation-de-la-belgique-5e52acf1d8ad58685c2fee9e

(4) LOHR, Steve. New York Times’s Global Edition Is Ending Daily Political Cartoons. The New York Times. en ligne le 11 juin 2019. (consulté le 19 novembre 2020). Disponible à l’adresse: https://www.nytimes.com/2019/06/10/business/international-new-york-times-political-cartoons.html

(5) GIRARD, Quentin. Caricature dans le « New York Times » : « Je sais pourquoi j’ai fait ce cartoon, je ne culpabilise pas». en ligne le 21 juin 2019. ( consulté le 18 novembre 2020). Disponible à l’adresse: https://www.liberation.fr/planete/2019/06/21/caricature-dans-le-new-york-times-je-sais-pourquoi-j-ai-fait-ce-cartoon-je-ne-culpabilise-pas_1735471

(6) BOURTON, William. Pierre Kroll : “Le métier de caricaturiste est en danger”. Courrier international. en ligne le 12 juin 2019. (consulté le 19 novembre 2020). Disponible à l’adresse: https://www.courrierinternational.com/article/vu-de-belgique-pierre-kroll-le-metier-de-caricaturiste-est-en-danger

(7-8-12-13) MEDIA ANIMATION. Dessine-moi la liberté d’expression. en ligne 2017. (consulté le 12 novembre 2020). Disponible à l’adresse: https://media-animation.be/IMG/pdf/mediaanimation-etude2017-dessinemoilalibertedexpression.pdf

(9) LE MONDE. Des dessins de presse qui ont fait scandale. en ligne le 31 août à 16h04 2016 (mis à jour le 31 août 2016 à 16h18). (consulté le 17décembre 2020). Disponible à l’adresse: https://www.lemonde.fr/festival/portfolio/2016/08/31/ces-dessins-de-presse-qui-ont-fait-scandale_4990519_4415198.html Publié le 31 août 2016 à 16h04 –

(10-11) Le Grand Oral – Carte blanche à Pierre Kroll, Nicolas Vadot et Cécile Bertrand – samedi 10… en ligne le 10 janvier 2015. ( consulté le 24 novembre 2020) [Vidéo]. RTBF Auvio. disponible à l’adresse: https://www.rtbf.be/auvio/detail_le-grand-oral-carte-blanche-a-pierre-kroll-nicolas-vadot-et-cecile-bertrand?id=1983986

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