L’enseignant en danger : symbole d’une démocratie en péril

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On parle souvent du bien-être des élèves, à juste titre. Il est vrai que le rôle de l’éducation est, avant tout, de permettre leur épanouissement intellectuelle. Néanmoins, le rôle des enseignants semble aujourd’hui négligé. Beaucoup témoignent d’un abandon à leur égard de la part des politiques et certains le font savoir.

L’actualité récente a mis en lumière la crise actuelle qui opère dans le monde de l’enseignement. Le 16 octobre dernier, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie dans un lycée de banlieue parisienne est décapité par un jeune islamiste pour avoir présenté à ses élèves des caricatures du prophète Mahomet. Alors que certains s’indignaient et affichèrent leur soutien aux enseignants, d’autres avancèrent que ce dernier avaient provoqué son assassin. Dans ce contexte, il apparait que les enseignants se sentent de plus en plus abandonnés, et que les libertés dans l’exercice de leur métier régressent.

L’auto-censure au profit de la rentabilité ?

Nous le voyons autour de nous, le monde de la finance est omniprésent et omnipotent dans la société actuelle. Que ce soit sur les réseaux sociaux, dans les clips musicaux ou lorsque l’on visionne un match de football, les individus ne peuvent éviter par la publicité.

Pour Laurent Berger, professeur de français dans l’enseignement secondaire supérieur à Bruxelles, la logique de marché issue du monde de la finance a pénétré l’univers de l’éducation. Il explique : «  Observons comment certains termes sont entrés dans la pédagogie et plus généralement à l’école: management, grilles d’évaluation, auto évaluation, tâches-problèmes, séquences pédagogiques, objectifs pédagogiques, évaluations externes, besoins particuliers, compétences minimales à atteindre. Ces expressions signalent le fait que l’on ne s’intéresse plus aux contenus que l’on voudrait transmettre, mais bien aux aspects techniques et pratiques qui visent à atteindre des résultats précis : Une rationalisation de l’acte d’enseigner, une administration de plus en plus présente dans le métier. »

Laurent ©Marc-Lerchs

« Aujourd’hui, l’école est pensé dans une logique marchande »

Laurent Berger remarque que les objectifs éducatifs ont changé : « Prenons conscience que les pressions pour que les jeunes soient insérés dans le monde de l’emploi sont de plus en plus fortes. La rédaction d’un bon CV devient ainsi la priorité sur la première page de l’Étranger de Camus. L’école devrait-elle être gérée comme une entreprise à l’écoute de ses clients et de leurs particularismes ? «  .

Des articles font part d’un ras le bol chez les enseignants qui font état d’un manque flagrant de financement de la part de l’état pour assurer les missions qu’on leur assigne.

Au Canada, des syndicats regroupant des milliers d’enseignants affirment que le réseau public est sous-financé. En Belgique, le réseau libre réclame 66 millions de plus par an.

De ce fait, les enseignants ont l’impression qu’on se soucie peu de leur sort. Laurent Berger poursuit :  » L’école est un espace public qui devrait être indépendant des particularismes idéologiques. Elle devrait être un temple qui autorise l’épanouissement de jeunes en formation. Elle n’accueille pas des individus fermés, définis une fois pour toute selon les critères de rentabilité. » Une intrusion de la religion dans l’espace éducatif qui explique la peur qu’ont certains enseignants lorsqu’ils veulent installer des débats d’idées, notamment sur la liberté d’expression. La direction va leur demander de ne pas remettre en question les croyances de l’étudiant afin d’éviter tout conflit qui entacherait la réputation de l’école. Nous pourrions comparer cela à une entreprise qui, par peur de perdre du chiffre d’affaire, va brosser ses clients dans le sens du poil afin d’éviter qu’ils ne s’en aillent.

D’après Laurent Berger, cette auto-censure est liée à la peur du conflit mais aussi à une idéologie très présente , l’égalitarisme, qui refuse, au nom de l’égalité, que l’on porte un jugement sur les différentes croyances dans nos sociétés : « L’éducation prépare un futur qui serait différent: elle ne devrait pas se limiter aux dogmes du présent, elle forme des êtres qui assumeront leurs choix, elle ne devrait pas répondre aux besoins actuels du marché ni aux croyances individuelles. « .

En effet, si la conception de liberté d’expression a été importante dans nos démocraties occidentales, elle n’est ni évidente, ni présente dans toutes les cultures. Il semble donc inapproprié de considérer que chacune d’elles peut évoluer dans une société démocratique sans jamais remettre certains de ses aspects en question.

Une école de plus en plus violente ?

Au delà de la cruauté dont a été victime Samuel Paty, on assiste à un phénomène d’augmentation des violences envers les enseignants.

En France, la Fédération des autonomes de solidarité laïque (FAS), un réseau militant assurant la protection des membres du personnel de l’Éducation nationale, a sorti un baromètre qui montre une augmentation significative des violences envers les enseignants. Ce travail a été réalisé  en se basant sur les 4 900 dossiers de protection juridique ouverts durant cette période.

Dans l’affaire Samuel Paty, par exemple, il ressort que l’assaillant a été mis au courant par 4 collégiens et un parent d’élève, Brahim Chnina, qui est à l’origine d’une campagne médiatique contre Samuel Paty.

Entre 2017 et 2018, il y a eu une augmentation de 7 % de ces violences. Dans 55 % des cas, le protagoniste est un parent d’élève ou responsable légal. A coté de ces chiffres, il existe aussi un certains nombre d’enseignant qui souffrent de burn-out ou de dépressions nerveuses. Cependant, il est difficile de quantifier ces cas car les personnes concernées refusent souvent d’en parler, par peur d’être culpabilisées. Le souhait de certains directeurs de ne pas vouloir salir la réputation de leur école est souvent à l’origine de ce manque de soutien.

Y a-t-il de l’espoir ?

Aujourd’hui plus que jamais, il apparaît nécessaire de reconsidérer la fonction de l’enseignant. De le voir non pas comme un simple prestataire de services, mais comme un passeur de savoir. Un savoir au service de l’esprit critique, la seule arme face à l’obscurantisme, pire ennemi de la démocratie.

Pour en savoir +

Concernant la « financiarisation de la connaissance » et les bouleversements structurels qui en résultent, laïcité dans l’enseignement et l’intégrisme religieux qui gagne du terrain.

(Léon D’Orazio, 2020) Léon D’Orazio. 22 ans. je suis étudiant en BAC1 communication à l’ISFSC. je m’intéresse aux thèmes de société.

webographie :

https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/la-violence-cest-le-lot-quotidien-des-enseignants

https://www.rtbf.be/auvio/detail_regard-sur-debat?id=2704057

https://www.lepoint.fr/societe/violences-contre-les-enseignants-les-chiffres-sont-alarmants-31-03-2019-2304876_23.php#

https://www.lepoint.fr/education/education-ca-fait-longtemps-que-les-collegues-n-etaient-pas-aussi-remontes-30-03-2019-2304805_3584.php

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/decapitation-de-samuel-paty-il-y-a-des-collegiens-que-rien-n-a-empeche-de-devenir-des-instruments-de-mort-20201113

https://www.francetvinfo.fr/societe/religion/religion-laicite/video-contestation-absenteisme-voire-proselytisme-comment-la-religion-modifie-le-comportement-de-certains-eleves_4203895.html

Être soi-même : le genre idéal

A l’heure actuelle, les luttes pour la liberté d’être soi se font de plus en plus nombreuses. Mais les sociétés occidentales sont-elles faites pour nous laisser cette liberté ? Marion, fondatrice de Pépite Sexiste, et Bernard Guillemin, coordinateur chez Alter Visio, analysent l’impact qu’a la notion de genre au sein du marketing et de l’éducation.

« Le fait que mon fils mette des robes aujourd’hui ne veut pas dire qu’il se questionne sur son identité de genre. Au contraire, il se construit sur son identité de genre », affirme Bernard.

Le genre : quel impact sur notre identité ?

Le genre qui nous est attribué à la naissance en fonction de notre sexe a un impact sur notre construction en tant qu’individu. Thierry Hoquet, professeur de philosophie à Nanterre, affirme que nous ne connaissons pas de femmes ou d’hommes nus au sens biologique du terme. D’après ses études, nous rencontrons uniquement des femmes et des hommes qui se construisent autour de plusieurs facteurs tels que la société, l’époque ou le lieu où ils se développent. Il explique son point de vue, construit au fur et à mesure de ses recherches, dans un podcast de la série Les couilles sur la table de Victoire Tuaillon.

Le marketing genré, un genre de marketing

Selon Marion, la notion de genre est présente dans toutes les constructions de la société. C’est dans le secteur du marketing que son entreprise Pépite Sexiste mène son combat. Elle offre une plateforme aux consommateurs afin de dénoncer le sexisme ordinaire et les stéréotypes diffusés par le marketing.
Son slogan précise ses attentions : « Nous ne sommes pas l’ennemie des marques mais leur alliée vers plus de modernité ». Du haut de ses 211 000 abonnés sur Instagram et 87 200 sur Twitter, l’association dispose d’une certaine notoriété. La jeune entrepreneuse déplore une dichotomie entre les stéréotypes féminins et masculins. Elle illustre son analyse par des exemples qu’elle rencontre dans son travail : alors que les produits ciblant les hommes sont créés pour les rendre forts et courageux, les produits visant un public féminin axeront leur marketing autour de la douceur et de la romance. Sur son compte, on retrouve également des dénonciations dans le rayon de jouets pour enfants. Selon l’entreprise, il s’agit du domaine de prédilection du sexisme ordinaire.

La taxe rose illustre de manière flagrante le sexisme dans le marketing. Il s’agit d’une différence de prix pour un même produit de consommation, avec pour unique différence que l’un est attribué à un public masculin, tandis que l’autre vise un public féminin. Cette « taxe » pénalise ce dernier, le produit arborant un prix plus élevé.

Pépite Sexiste se bat pour des normes de genre moins rigides et moins stéréotypées. Il ne s’agit pas d’abolir la notion de genre dans notre société, mais de laisser la liberté à tout un chacun de se positionner où il le souhaite, quand il le souhaite et comme il le souhaite dans cette conception. L’entreprise ne se définit pas comme une association féministe mais bien une association travaillant dans la sphère du marketing. Elle opère une intervention ciblée pour que les diffuseurs modifient leurs propos et leurs visuels afin de tendre vers un changement.  Selon elle, la lutte contre le sexisme est une question de responsabilité commune, de bon sens : « Le féminisme n’est pas une histoire de femmes contre les hommes, ce n’est pas une guerre des sexes ». Son combat est également mené pour les hommes, eux aussi victimes de sexisme.

L’entreprise soutient que nous sommes dans un monde en évolution et nous devons avancer avec lui. « Les droits de la communauté LGBTQIAP+ fait que les gens sortent des rôles traditionnels au sein d’un foyer. Par exemple, dans un couple de deux femmes, au moins l’une d’entre elles devra bricoler. Et dans un couple d’hommes, au moins l’un d’eux fera la vaisselle », donne-t-elle à titre d’exemple. L’entreprise dénonce les pratiques de marketing désuètes, comme le fait d’attribuer le barbecue aux hommes, les produits ménagers aux femmes.

La place du genre sur les bancs de l’école

Certains phénomènes démontrent l’intériorisation des préjugés sur des catégories d’individus. Parmi eux : la menace du stéréotype. C’est l’effet négatif d’un stéréotype ou préjugé sur une personne appartenant à un groupe visé par ce préjugé. Cela joue sur tous les choix que nous faisons, du cursus scolaire au métier entrepris. « C’est une des variables qui fait que moins de femmes exercent des métiers scientifiques », appuie Marion. Des chercheurs ont prouvé que l’impact des stéréotypes était nuisible pour l’égalité entre les hommes et les femmes.

Des comptes Instagram militent dans le mouvement de l’acceptation de soi. On y retrouve notamment bon nombre d’illustrations humoristiques sur le sujet. ©galasse_creations

« Le constat est très simple, mais veut-on vraiment accepter ce changement ? »

Bernard Guillemin

D’après Bernard, coordinateur chez Alter Visio, parler d’éléments binarisés dans la société est désuet à l’heure actuelle. « Tant qu’on transmet cette idée du masculin et du féminin comme 2 pôles figés et ancrés dans la société, on ne règle pas les problèmes de sexisme. Il suffit de feuilleter un magazine de jouets ou de lire des articles scientifiques qui traitent du sujet pour s’en rendre compte… Le constat est très simple, mais veut-on vraiment accepter ce changement ?»

Alter Visio, l’organisme pour lequel il travaille, se bat pour un changement moderne au sein de l’éducation scolaire. Leur plan d’attaque ? D’un côté, sensibiliser les jeunes dans les écoles, de l’autre, former les professeurs.

Le problème rencontré dans leur première mission est le manque d’évaluation des besoins des élèves de la part de l’école. Du côté de la formation, ils constatent souvent que le module de formation est imposé aux professeurs, pas forcément motivés. Selon l’organisation, cette thématique devrait être abordée chaque année dans le cursus des élèves. « La lutte et la sensibilisation doivent être présentes mais comme on continue à transmettre des modèles normés au quotidien, ça ne fait absolument pas sens ».

« Naître dans une société qui individualiserait le genre du sexe aurait un impact évident sur notre construction en tant qu’individu. Si on arrête de penser de manière totalement binaire, l’enfant va se définir », souligne Bernard, avant de préciser « il va se définir avec ce qu’il voit autour de lui, de toute évidence. Mais si dès le départ on arrête d’avoir cette pression associée au genre, il se construira par lui-même ». Il détermine bel et bien cela comme une pression, « il ne faut pas que je passe pour un pédé », « il faut que je m’épile », … Tant d’habitudes ancrées dans nos pensées et dans nos mœurs. Selon l’expert, on ne devrait plus subir cette charge de devoir correspondre à ces normes. C’est de cette façon qu’on se construirait pleinement en tant que soi.

La pilosité chez les femmes n’est pas encore tout à fait normalisée. Les mouvements qui tendent à la décomplexer font du bruit. Parmi eux, le « Januhairy Challenge » s’est fait entendre en janvier dernier. Illustration disponible sur https://instagram.com/hazel.mead?igshid=mq8zl2rypicl, 3 juin 2019 ©HazelMead

« Hugo s’habille comme une fille »

Bernard raconte l’histoire d’Hugo, un enfant de 5 ans, s’habillant avec les vêtements de sa grande sœur. Ses parents lui laissent le libre arbitre de se vêtir comme il l’entend. A l’école, on le lui a interdit parce que les autres enfants se moquent de lui. « Quand j’entends cela, je me dis plus que jamais que les profs doivent être formés. Le problème, c’est effectivement qu’on se moque de lui. Mais il faut travailler sur la réaction de ses camarades, non sur la manière dont il s’habille ». L’expert souligne que c’est un travail commun et de longue haleine « Il faut arrêter de cloisonner les enfants. En tant que parents, nous devons davantage travailler sur nos craintes et notre incapacité à réagir dans l’espace public », conclut Bernard.

Comic qui illustre l’importance de la transmission des stéréotypes dans l’éducation familiale. Illustration disponible sur https://instagram.com/lunarbaboon?igshid=19c6hh4tk8q2b, 9 avril 2020 ©Lunarbaboon

Pour en savoir +

Le sujet de cet article vous a intéressé ? Voici quelques comptes Instagram qui pourraient vous plaire au quotidien !

  • Sexopsycho : Pierre Dubol est un psychologue clinicien. Son compte est dédié à la sexualité sous toutes ses formes. Informations, précisions, découvertes : de quoi aiguiser votre curiosité !
  • Gangduclito : un compte tenu par Julia Pietri, auteure de « Le petit guide de la masturbation féminine » et « On ne naît pas féministe, on le devient ». Vous y retrouverez du contenu informatif sur les mouvements et concepts féministes mais également de nombreux témoignages.
  • Feminist : un engagement qui se décrit sous plusieurs formes : informations, vidéos, témoignages, illustrations et plus encore. Ce compte plein de ressources ouvre à la prise de conscience féministe.

Jeanne Galasse

Etudiante en communication à l’ISFSC.

????︎ @GalasseJeanne

WEBOGRAPHIE

(1) TUAILLON Victoire, « la « vraie » nature du mâle ». En ligne le 20 décembre 2018, consulté le 29 novembre 2020. Disponible à l’adresse : https://www.binge.audio/podcast/les-couilles-sur-la-table/la-vraie-nature-du-male

(2) PEPITE SEXISTE, site officiel. Consulté le 2 novembre 2020. Disponible à l’adresse : https://pepitesexiste.fr/

(3) ALTER VISIO, site officiel. Consulté le 16 novembre 2020. Disponible à l’adresse : https://alter-visio.be/

(4) ROY Ségolène, « La menace du stéréotype ». Ecrit en juin 2015, consulté le 5 décembre 2020. Disponible à l’adresse suivante : http://svt-egalite.fr/index.php/mecanismes/la-menace-du-stereotype